Article rédigé par Flyfly

« Ecriture en délire » est une exposition qui se déroule à  la halle Saint Pierre (2 rue Ronsard – 75 018 Paris) jusqu‘au 31 juillet 2005. Elle regroupe près de 150 Å“uvres d‘une quarantaine d‘auteurs appartenant en majorité à  la collection « d‘Art brut » de Lausanne.

Les multiples artistes réunis dans cette exposition ignorent tout des normes du langage. Ils font fi des règles de grammaire et de syntaxe. Les différents codes sont ignorés, inconnus et donc totalement recréés. Seul leur importe le mot, la lettre et son dessin. Les auteurs partent de rien. Ils sont libres et libérés de toutes conventions déjà  existantes. Ils ont tout à  réinventer, tout à  imaginer.

palanc.jpg
Francis Palanc, Sur une ligne droite c‘est ma ligne de vie, 1959

L‘écriture prend corps et se met à  exister de manière très charnelle. Les mots sont calligraphiés, dessinés et démantelés. Le texte devient forme. Le texte est matière. Un nouveau langage est en création, un nouvel alphabet… Les Å“uvres sont comme des partitions musicales codifiées, au sens parfois si secret qu‘elles en deviennent indéchiffrables, mais toujours si belles, si fascinantes, si étranges… Ces artistes attribuent aux lettres toute leur puissance symbolique, leur valeur magique.

wolfli.jpg
Adolf Wà¶lfli, La salle de bal de Saint Adolf, 1918

walla.jpg
August Walla, Zauberer Braver, 1988

Les mots dansent et deviennent figure sur les supports. Tout est prétexte à  l‘écriture. Un sens se dégage, parfois purement graphique. Le lecteur devient spectateur de l‘Å“uvre. Le langage est réinventé. L‘écriture se fait symbole, rythme et forme.

carlo2.jpg
Carlo, Sans titre, 1967

carlo.jpg
Carlo, Sans titre, 24 juin 1968

Du délire, du cÅ“ur de la folie naà®t une poésie violente, pure de toute influence, pleine d‘images et de ressentis… Une poésie fonctionnant tel un exutoire de lettres et de mots. L‘invention est claire. Le signe est précis. Le langage devient réellement figuratif. Ce qu‘on découvre, c‘est un au-delà  du signe, un art d‘écrire primitif et vivant.
Ecrire et dessiner, c‘est un peu le même geste, la même impulsion immédiate. Il nous incombe maintenant d‘apprendre à  voir les mots et les lettres sans forcément les lire ou les écrire…

blinko3.jpg
Nick Blinko

blinko.jpg
Nick Blinko

Quelques mots sur l‘Art brut et ses auteurs…

En général, les auteurs des Å“uvres de l‘Art brut sont des étrangers de la culture dite des « beaux-arts ». Ce sont souvent des créateurs vivant hors du monde réel, des personnes séjournant dans l‘isolement des campagnes, dans l‘anonymat des villes ou dans une solitude qu‘on pourrait qualifier d‘autistique.
C‘est dans les années 1940 que Jean Dubuffet, avec le concours d‘autres artistes et d‘intellectuels, initie une recherche et commence une collection de ces productions qu‘il qualifie d‘Art brut. Déjà , bien avant lui, “l‘art des fous ” avait retenu l‘attention de psychiatres éclairés et d‘intellectuels intuitifs. Cependant, Dubuffet est le premier à  faire sortir les Å“uvres des patients créatifs du cadre hospitalier et à  en faire un outil de subversion hors les murs.

« Les auteurs d‘Art Brut sont des marginaux réfractaires au dressage éducatif et au conditionnement culturel, retranchés dans une position d‘esprit rebelle à  toute norme et à  toute valeur collective. Ils ne veulent rien recevoir de la culture et ils ne veulent rien lui donner. Ils n‘aspirent pas à  communiquer, en tout cas pas selon les procédures marchandes et publicitaires propres au système de diffusion de l‘art. Ce sont à  tous égards des refuseurs et des autistes. L‘Art Brut présente des traits formels correspondants : les Å“uvres sont, dans leur conception et leur technique, largement indemnes d‘influences venues de la tradition ou du contexte artistique. Elles mettent en application des matériaux, un savoir faire et des principes de figuration inédits, inventés par leurs auteurs et étrangers au langage figuratif institué. Dans la plupart des cas, ces caractéristiques sociales et stylistiques se conjuguent et s‘amplifient par résonance : la déviance favorise la singularité d‘expression et celle-ci accentue en retour l‘isolement de l‘auteur et son autisme, si bien que, au fur et à  mesure qu‘il s‘engage dans son entreprise imaginaire, le créateur se soustrait au champ d‘attraction culturelle et aux normes mentales.
L‘Å“uvre est donc envisagée par son auteur comme un support hallucinatoire ; et c‘est bien de folie qu‘il faut parler, pour autant qu‘on exempte le terme de ses connotations pathologiques. Le processus créatif se déclenche aussi imprévisiblement qu‘un épisode psychotique, en s‘articulant selon sa logique propre, comme une langue inventée. D‘ailleurs, quand les auteurs d‘Art Brut s‘expriment aussi par l‘écriture, c‘est en accommodant la grammaire et l‘orthographe à  leur tour d‘esprit. C‘est une création impulsive, souvent circonscrite dans le temps, ou sporadique, qui n‘obéit à  aucune demande, qui résiste à  toute sollicitation communicative, qui trouve peut-être même son ressort à  contrarier l‘attente d‘autrui. »

Michel Thévoz, tiré de « Art brut, psychose et médiumnité », Editions de la Différence, Paris, 1990, pp.34-35.

Nous entendons par [Art Brut] des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistiques, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à  ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en Å“uvre, moyens de transposition, rythmes, façons d‘écritures, etc.) de leur propre fond et non pas des poncifs de l‘art classique ou de l‘art à  la mode. Nous y assistons à  l‘opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l‘entier de toutes ses phases par son auteur, à  partir seulement de ses propres impulsions. De l‘art donc o๠se manifeste la seule fonction de l‘invention, et non celles, constantes dans l‘art culturel, du caméléon et du singe.

Jean Dubuffet, tiré de « L‘art brut préféré aux arts culturels », Galerie René Drouin, Paris 1949

kunizo.jpg
Kunizo Matsumoto, Sans titre, 2003

Si vous avez aimé ou que vous désirez en voir plus, allez visiter le musée d‘Art brut de Lausanne (11, av. des Bergières – 1004 Lausanne – Tél. +41 21 315 25 70) ou bien découvrez les sites suivants :
http://www.abcd-artbrut.org/
http://www.artbrut.ch/

Petits conseils de lecture :
Jean Dubuffet, L’Art brut préféré aux arts culturels, sans Prospectus et tous écrits suivants,Paris, Gallimard, 1967.
Jean Dubuffet, L’Homme du commun à  l’ouvrage, Paris, Gallimard, collection  » Idées « , 1973.
Michel Thévoz, L’Art brut, Genève, Skira, 1980.
Michel Ragon, Du côté de l’Art brut, Albin Michel, Paris, 1996.
Marcel Réja, L’Art chez les fous, Mercure de France, 1907.